Conversation scientifique avec… Al Hamndou DORSOUMA

Dernière mise à jour : 24 oct.



Al Hamndou DOURSOUMA

Docteur DBA

Business Science Institute

(Thèse de DBA dirigée par Pr. Bouchard)



Animation :

Nathalie DUBOST*

Professeur de Sciences de gestion

Université d'Orléans

Rédactrice en chef - Articles Impact(s)


*Membre de la faculté du Business Science Institute

 

Présentation de Mr. Doursouma


M. Dorsouma travaille actuellement comme directeur intérimaire et chef de division, au département du changement climatique et croissance verte à la Banque africaine de développement (BAD) à Abidjan en Côte d’Ivoire. Il gère une équipe d’experts en changements climatiques et croissance verte ainsi que de coordinateurs de fonds climatiques, tout en coordonnant les efforts de la BAD sur le changement climatique en Afrique.

Auparavant, il a travaillé à l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS) à Tunis comme expert en environnement et changement climatique, puis comme haut fonctionnaire en charge de la mobilisation des ressources et des partenariats au développement à l’Organisation météorologique mondiale à Genève.

M. Dorsouma a soutenu en septembre 2021 son Executive Doctorate in Business Administration (EDBA), sur le thème « Conflit armé et développement durable en Afrique : Rôle de l’intelligence environnementale (Situation de la Côte d’Ivoire) » sous la direction de Professeur Michel-André Bouchard, Professeur émérite à l’Université de Montréal et Université McGill au Canada.


Conversation scientifique avec M. Doursouma



Nathalie Dubost – En 2006, vous avez co-publié avec le Pr Bouchard un article intitulé « Conflits armés et environnement, cadre, modalités, méthodes et de l’Évaluation Environnementale » dans la revue Développement durable & Territoires. Vous y montrez comment l’Évaluation Environnementale permet d’identifier, prévoir et atténuer les impacts négatifs des conflits armés sur l’environnement. Votre thèse soutenue en 2021 au sein du Business Science Institute prolonge vos réflexions en introduisant le concept d’intelligence collective. En quoi ce dernier vous permet de revisiter vos premiers travaux ?


Al Hamndou Dorsouma - Merci pour cette pertinente question qui me permet de faire la jonction entre mes travaux d’il y a plus de quinze ans et ceux que je viens de compléter dans le cadre de ma thèse au Business Science Institute. En effet, le Pr. Bouchard et moi, avions commencé nos réflexions sur la problématique des conflits armés et leurs impacts sur l’environnement dès 2004 et avions publié en 2006 un article dans la revue « Développement Durable et Territoires ». Cet article était le fruit de nos interrogations sur une question émergente qui ne faisait pas l’objet de débat, de publications et d’intérêt majeurs dans le monde francophone, en particulier la communauté de l’évaluation environnementale à laquelle nous appartenions. En l’occurrence, nous nous interrogions sur le rôle que pourrait jouer un outil comme l’évaluation environnementale pour contribuer à atténuer les impacts négatifs directs et indirects causés par les conflits armés sur l’environnement. Je dois avouer que le Pr. Bouchard a été un pionnier sur cette question dans le monde francophone, et n’eût-été lui, il nous aurait été difficile d’inscrire cette problématique dans la grille de lecture et dans l’agenda de l’évaluation environnementale. Plus de 15 ans plus tard, nous sommes heureux de constater que ce sujet figure en bonne place dans l’agenda international, et fait l’objet de plusieurs délibérations à l’ONU et de nombreux travaux de recherche dans de nombreuses disciplines, y compris les sciences environnementales et les sciences économiques. Pour notre part, le Pr Bouchard et moi, nous avions abondamment communiqué sur la question lors des différents colloques et symposiums scientifiques sur l’évaluation environnementale, notamment ceux du Secrétariat international francophone de l’évaluation environnementale et son équivalent anglophone « International Association for Impact Assessment ».


En mars 2019, lorsque j’ai voulu faire ma thèse de DBA, je voulais changer de sujet et me tourner vers d’autres questions émergentes comme le changement climatique sur lequel je travaille depuis plusieurs années au sein des différentes organisations internationales où j’ai exercé.


C’est ainsi que je me suis tourné une fois de plus vers le Pr Bouchard afin de revisiter nos réflexions de l’époque et en émettre de nouvelles. Suite à une revue de la littérature, j’ai constaté que de nombreux travaux en sciences de l’environnement citent notre article de 2006. Nous avons, par ailleurs, observé que les outils et cadres d’analyse développés visaient essentiellement à s’assurer que les risques que posent les guerres civiles, les attaques terroristes et autres manifestations violentes soient intégrées dans les agendas de développement, en particulier dans les programmes de reconstruction post-conflit. L’autre constat que nous avons établi est que si les sciences environnementales ont fait des progrès importants sur cette question autant que les sciences économiques, les sciences du management n’ont montré que très peu d’intérêt au sujet, à l’exception des travaux sur les défis que posent les questions d’environnement au management, la prise en compte de la RSE dans les activités des entreprises ou encore le développement durable.


Cette revue nous a donc permis de prolonger nos réflexions précédentes avec une grille de lecture stratégique orientée sur le développement durable dans son ensemble. Par ailleurs, nous avons opté pour une approche basée sur la théorie enracinée afin de partir du terrain, en questionnant les pratiques et approches mises en œuvre au sein des organisations pour gérer les risques conflictuels. Notre collecte de données s’est faite en deux étapes : tout d’abord, une série de focus groups avec les professionnels du développement, notamment les experts en charge de la gestion des crises, du contrôle-qualité et santé-environnement au sein des entreprises, des responsables de planification du développement durable au sein des ministères du plan, de l’environnement et du développement durable ainsi que les responsables des ONG chargés des questions de durabilité environnementale. De ces échanges croisés à notre revue de littérature, a émergé la notion d’intelligence environnementale que nous avons déclinée en trois dimensions (préventive, prospective et réactive).


Casas (2017) définit l’intelligence environnementale comme une approche systématique et un outil de gestion de l’information pour la prise de décision et la planification dans les domaines de l’environnement et du développement durable. Ce concept permet d’analyser et de gérer la relation complexe entre conflit armé et développement durable. Il se présente comme un cadre analytique qui permet de décrire, d’expliquer et d’analyser les enjeux que posent les conflits armés sur les perspectives de développement durable dans un pays ou une organisation, en formulant des scénarios prospectifs sur les liens entre conflictualité et soutenabilité, en définissant des mesures préventives à mettre en place à court, moyen et long termes avant que les conflits ne se déclenchent, et en guidant le processus de prise de décision des acteurs institutionnels et humanitaires sur les mesures de gestion de crise dans les pays affectés par les conflits ou à risque de conflit. Ce concept offre également un cadre opérationnel aux entreprises afin d’intégrer ces risques dans leurs objectifs stratégiques en cas de déclenchement des conflits armés qui affecteraient leurs activités.


C’est donc dans cet esprit que nous avons, par la suite, eu recours à la méthode prospective pour faire émerger des scénarios prospectifs pour la Côte d’Ivoire, certains étant à la base de nos préconisations managériales : le scénario de rupture « Rayonnement de l’Eléphant », le scénario convergent ou tendanciel de « l’Eléphant aux pieds d’argile », et le scénario catastrophe du « Déclin de l’Eléphant » (l’éléphant étant, bien entendu, le symbole de la Côte d’ivoire).


Nathalie Dubost – Vous avez mobiliséla méthodologie de recherche enracinée : pouvez-vous nous donner les raisons de ce choix ?


Al Hamndou Dorsouma - J’ai été très vite intéressé par la méthode de la théorie enracinée développée par Barney Glaser et Anselm Strauss dès 1967 qui, faut-il le rappeler, se présentait comme une réponse au positivisme dominant.


J’ai donc très rapidement souscrit à la méthode révisée par Strauss et Corbin et approfondie par leurs successeurs qui estiment tous que, étant « à la fois une science et un art », la théorie enracinée doit se faire de façon « créative et flexible ». Pour Charmaz (2000) et Fendt (2008), cette méthode qui se veut interprétativiste ne doit pas prétendre « découvrir » et « faire émerger » une théorie telle que recommandée par Glaser.


Pour ce qui nous concerne, le choix de la version Strauss et Corbin s’explique aussi parce qu’elle est simple et moins restrictive, combinant aussi bien induction que déduction, s’assurant surtout que le résultat de la recherche soit utile et crédible. Aussi, elle prend en compte les connaissances, la personnalité et la subjectivité du chercheur. Nous trouvons que, malgré les questionnements sur sa rigueur scientifique et son objectivité, cette méthode privilégie l’écoute, laisse parler les données et évite des généralisations excessives.


Nathalie Dubost – Vous avez effectué votre thèse dans le contexte ivoirien. En quoi vos préconisations managériales sont-elles généralisables à d’autres pays africains, et en particulier de l’Afrique de l’Ouest ?


Al Hamndou Dorsouma - Vous avez raison. Notre thèse a traité du cas de la Côte d’Ivoire, un pays qui a connu un conflit majeur de 2002 à 2011 et qui a connu par la suite des situations conflictuelles qui l’ont sérieusement affecté. Cependant, force est de constater que la Côte d’ivoire est très dépendante de son environnement régional ouest-africain caractérisé de nos jours par l’interconnexion avec les conflits dans les pays voisins tels que le Burkina Faso et le Mali. La situation sécuritaire très précaire qui prévaut actuellement en Afrique de l’Ouest et en particulier dans le Sahel risque fort de s’étendre à la Côte d’Ivoire.


De ce qui précède, il ressort que nos préconisations managériales ainsi que les scénarios prospectifs que nous avons développés pour la Côte d’Ivoire ont tenu compte de la situation sécuritaire régionale ouest-africaine et de sa nature transfrontalière. L’étude de la situation en Côte d’Ivoire montre clairement que seules des actions concertées à la fois aux échelles nationale et régionale permettraient de juguler durablement les crises et leurs implications pour le développement durable pour ce pays, et par extension en Afrique de l’Ouest.


C’est ainsi que nous avons aussi préconisé une réponse africaine coordonnée face aux conflits armés et leurs implications sur le développement durable en Afrique. Nous avons donc recommandé la mise en place d’un dispositif régional d’intelligence environnementale pour l’Afrique de l’Ouest sur le même modèle de celui de la Côte d’Ivoire, en renforçant le modèle existant d’alerte précoce et de prévention des conflits dans le cadre de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).


Nous avons par ailleurs recommandé la création d’un instrument financier africain sur les risques conflictuels et leurs liens au développement durable, avec pour buts de soulager les dépenses sécuritaires de plus en plus élevées des Etats, de financer les programmes de prévention, et enfin d’accélérer les efforts de reconstruction post conflit et d’anticipation des enjeux du développement durable, tout en permettant de créer un environnement favorable pour l’investissement public et privé dans les pays affectés par les conflits armés ou à risque conflictuel.



Pour aller plus loin…


Dorsouma, A. (2022). « Conflit armé et développement durable en Afrique. Cas de la Côte d’Ivoire » éditions L’Harmattan, Paris.

Dorsouma, A. H., & Bouchard, M. A. (2006). Conflits armés et environnement. Cadre, modalités, méthodes et rôle de l’Évaluation environnementale. Développement durable et territoires. Article disponible en ligne sur OpenEdition www.openedition.org

Strauss, A., & Corbin, J. (1994). Grounded Theory Methodology: An Overview. In N. K. Denzin, & Y. S. Lincoln (Eds.), Handbook of Qualitative Research (Chapter 17, pp. 273-285). Thousand Oaks, CA: SAGE.






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